C’est beaucoup plus qu’un  souvenir de voyage, c’est le souvenir d’un moment de vie, et tellement émouvant et encore si réel qu’il a bien sa place ici

C’est avec beaucoup de retard que je publie ce texte et j’en suis désolé. Ce n’est pas par laxisme, mais dû à l’été moralement très maussade que j’ai passé, car privé de balades en montagnes qui me sont indispensables pour la bonne oxygénation de mon cerveau, et ceci à cause de mes béquilles. Mais j’ai quand même fini par les mettre au feu (enfin juste pour l’expression jubilatoire). A l’automne mon retour au Maroc était de bonne augure pour m’y remettre enfin, mais malheureusement il a été bien perturbé par un triste événement familial, et ma morosité a perduré. Nous voilà ainsi arrivés à ce début d’année 2019 et cette fois je me lance…..Avec toutes mes excuses à Michelle pour ce retard.

« Connais-tu le pays ou fleurit l’oranger… » est une nouvelle écrite par Michelle, ma sœur, comme d’autres livres qu’elle a publiés ensuite. Ici elle raconte sa découverte du Maroc guidée par Gérard. « Just Married » il lui offrit ce pays de soleil et de couleurs violentes en « cadeau de noces ». Alors que dans le labyrinthe d’une médina grouillante, lui « avait toutes les clés » il  « transformait son regard de touriste un peu aveuglée » Mais il lui expliquait aussi qu’elle était là « pour travailler au service de ce pays si coloré, dont la misère était si grise et si voyante » …et  « patient, solide, rassurant  » il l’aidait … “à croire en l’efficacité d’un travail humble et compétent pour que dans ce pays aux couleurs somptueuses, le bonheur des gens , leur liberté soit un jour à la hauteur du monde qui les entourait “. 

Magnifique complicité ! Parce que je ressens aujourd’hui, dans ces lignes, plus de cinquante ans après, beaucoup de sentiments identiques. Parce que je retrouve aussi les mêmes émotions, les mêmes images de la médina grouillante, de l’homme qui dort pour ne pas penser à la faim, de la même femme édentée courbée sous son fardeau, les mêmes sons à l’appel des commerçants et à la mélodie du chant des muezzins, vraie source de jouissance, les mêmes couleurs, les mêmes parfums, la même végétation luxuriante, en me posant très humblement souvent les mêmes questions. 

Mais alors où en est vraiment aujourd’hui “le bonheur des gens et leur liberté dans ce pays aux couleurs toujours aussi somptueuses” ? Ces couleurs que nombre de mes photos tentent de traduire et pourraient imager ces textes. 

Si vous connaissez un tant soit peu ce Maroc, vous ne pourrez rester insensibles et si vous ne le connaissez pas vous ne pourrez résister à l’envie de le découvrir maintenant. 

 

 

 

« Connais-tu le pays où fleurit l’oranger… »

Tu n’étais qu’une très jeune fille, jamais sortie des mornes collines, où, sous un ciel pâle ou gris, la mauvaise saison accrochait longtemps ses écharpes de brume aux branches déplumées des taillis.

Il t’a prise par la main, a poussé avec toi les portes d’un pays de soleil et de couleurs violentes. Et tes yeux éblouis se sont ouverts démesurément sur des paysages de contes. Tes narines  n’en pouvaient plus d’inhaler tour à tour le cèdre ou la menthe fraîche, le cumin, le gingembre ou la fleur d’oranger. Tes oreilles absorbaient le murmure des jets d’eau au fond des patios secrets, le vacarme des marteaux retombant sur le fer rougi ou sur le poinçon gravant des dessins dans le cuivre, les cris – « balek, balek » – des âniers dissimulés derrière les charges de leurs bêtes, les psalmodies des voix d’enfants rabâchant un même texte derrière les murs d’une medersa, les appels des commerçants. Tu aimais écouter chanter les muezzins qui se répondaient à l’heure de la prière, en une mélodie profonde et modulée, source de vraie jouissance lorsqu’on l’entendait flotter au-dessus d’un jardin paisible, au bord d’un bassin où les oiseaux venaient se baigner, parmi les touffes de soucis, les roses et le jasmin.

Il te menait par des ruelles cachées, vers des boutiques obscures, et tu admirais les fils d’argent qui s’incrustaient en arabesques dans le métal noir, ou, dans le minuscule atelier voisin, l’habileté du gros orteil conduisant le ciseau à bois sur les bobines striées qui sortaient tellement vite des mains expertes : manches où s’enfileraient les brochettes de métal grossier, pour enlever, sans se brûler les doigts, les viandes grillées de la braise. Un peu plus loin, conquise, tu enfouissais avec jouissance tes mains dans d’impalpables soies bleues, vertes, jaunes ou rouges, tu caressais des brocarts mordorés, tu déployais pour le plaisir des cotonnades bariolées.

Il connaissait tout le monde dans le labyrinthe de cette médina grouillante de vie où les gens l’apostrophaient au passage : « Ca va, M’siou ? Y a longtemps qu’on t’a plus vu. Tu reviens ? C’est ta femme ? Hamdoullah ! ». Et tandis que tu n’avais pas assez d’yeux pour emmagasiner tant de scènes exotiques, lui, il s’enquérait des enfants, des affaires, de l’air du temps. Il avait toutes les clés. Et doucement il transformait ton regard de touriste un peu naïve, un peu aveuglée, parfois niaise. Cet homme endormi sous un olivier, recroquevillé dans sa djellaba à rayures, en plein midi, cette belle carte postale insouciante, avec l’âne attaché à l’arbre, c’était en fait un chômeur. Il dormait pour ne pas penser à dîner. Ce haïk au drapé élégant  qui avançait devant toi avec grâce, cachait – tu le verrais en la dépassant – une vieille femme édentée écrasée sous le couffin rempli qu’elle portait sur la tête, qui lui donnait ce port de reine, cette démarche menue de mousmé et la douleur d’un quotidien besogneux.

Tu habitais un jardin aux verdures luxuriantes. Les géraniums grimpaient à l’assaut des orangers, les arums poussaient serrés le long des seguias, à l’ombre des papyrus. Les poinsettias croissaient en pleine terre et projetaient vers le ciel le plumet rouge vif de leurs  feuilles sommitales. Les murs disparaissaient sous les bougainvillées pourpres ou orangé, les grenadiers aux fleurs en cocardes vermillon, les lianes roses de Californie, les plumbagos aux grappes bleu pâle. Toute cette vie violente et drue servait de cadre autour de toi à un amour dont tu découvrais la dimension sensuelle et passionnée.

Mais impossible de te prendre longtemps pour une sultane des Mille et Une Nuits. Il te faisait passer les portes de la ville, et tu te retrouvais parmi des champs ingrats, à peine égratignés par un méchant araire de bois tiré par un âne, un dromadaire et parfois une femme.

Et tandis que ton ventre s’arrondissait sur la promesse de ton premier fils, alors que tu tricotais en laine douce des chaussons légers comme des flocons de nuage, les petites filles, autour de toi, pieds nus, portaient le pain au four, ou des seaux d’eau plus gros qu’elles entre le puits et la maison, voire d’énormes fagots de branches épineuses accrochés pesamment à leur front.

Il y avait de quoi devenir folle.

Mais à tes questions angoissées, il connaissait les réponses : tu étais là pour travailler, au service de ce pays si coloré, dont la misère était si grise et si voyante. Toi-même, tu sortais d’une enfance peu gâtée, pauvre et défigurée par la guerre. Mais ces souvenirs des temps difficiles te semblaient soudain dérisoires face au quotidien terriblement déterminé des filles, tes élèves, qui t’entouraient. Et ce travail d’enseignement qui certes, partout, ne peut être seulement alimentaire, prenait ici une dimension militante dont tu ne te remettrais jamais.

Patient, solide, rassurant, il t’aidait à comprendre ce que tu admirais, à aimer ce que tu faisais, à croire en l’efficacité d’un travail humble et compétent, pour que dans ce pays aux couleurs somptueuses, le bonheur des gens, leur liberté, soit un jour à la hauteur de la beauté du monde qui les entourait.

Et voilà que, si longtemps après, une vie s’étant écoulée, tu es revenue seule, et c’est toi qui,  le cœur dévasté par tant de souvenirs, interroges celui qui n’est plus :

Où es-tu, toi qui m’offris ce pays en cadeau de noces, jardin des Hespérides sur un plateau de cuivre ancien ? Ton ombre légère caresse-t-elle mes cheveux quand le vent de l’Atlas se fait plus doux ?

C’est à toi que je dois l’aisance avec laquelle je me promène dans les souks, parmi djellabas et haïks. C’est à travers ton regard que j’observe à nouveau avec tranquillité, avec lucidité, des façons de vivre différentes et familières.

Mais désormais, ta main ne guide plus la mienne dans le labyrinthe des ruelles. Ce n’est plus toi qui conduis les discussions dans les boutiques. Ce pays que tu m’as donné, qui ne fut cependant jamais le nôtre, il est maintenant dans mon cœur, dans les images qui peuplent ma mémoire. Et dans la réalité éphémère de ces jours de retrouvailles, je te sens très loin de moi, quoique si proche.

C’est moi qui arpente les souks, choisis les étoffes, retrouve des odeurs ou des façons de vivre. Sous le soleil marocain, personne ne me dira plus « Je t’aime », comme dans la chanson que tu me murmurais à l’oreille en riant. Il me reste la beauté des choses et la chaleur des relations humaines.

Et dans le soir qui peint sur le ciel transparent des giclées de rouge, des zébrures de noir, un peu de vert très pâle au bord de l’horizon, il me semble que je te vois t’éloigner, petite silhouette sombre, tranquillement juchée sur un de ces ânes  gris et résistants que tu aimais.

 

Les livres de Michelle: :

Pour Nouvelles pour le vent du soir

Michelle BERGER écrit depuis toujours, en secret, pour ne pas mourir.

Après avoir largué les obligations professionnelles, elle a enfin pu  consacrer son temps à la passion de sa vie.

Ayant  transmis de tout son cœur à des générations de jeunes et  d’adultes le bonheur d’apprendre à écrire, elle assemble désormais, trie, traite, taille ses propres mots, comme les roses de son jardin.

Elle vous propose ici d’en partager quelques uns, comme un bouquet, pour le plaisir d’offrir.

Pour Les années de brume

… sur le bureau, vieilles lettres aux écritures fanées, photos sépia retrouvées au hasard de rangements, dans la tête, souvenirs de choses racontées, bribes de souvenirs poignants. Qu’en faire ? Comment organiser tout cela ?…

Puis quand les bribes se raccordent, quand les moments oubliés s’imbriquent les uns dans les autres, deviennent précis, voilà que le passé reprend des couleurs au point qu’il faut le noter. La vie d’avant prend réalité. Soudain elle éclaire, explique, met en perspective ce que d’aujourd’hui on avait du mal à saisir.

Mais ce réel d’autrefois ne sera pas reconstruit sans effort ni sans imagination. Toujours il en manque un morceau qu’il faudra bien inventer…

A partir des archives familiales tardivement explorées (son père est mort à plus de cent ans) Michelle BERGER fait resurgir une période lointaine mais essentielle, celle de la guerre et de son enfance, tentative pour faire revivre ceux qu’elle a aimés, essai pour comprendre sa propre vie, à la lumière d’un temps pas tout à fait perdu.

 Pour L’autre 

 « En fait, nous nous sommes quittés. Je te contemple. Tu me contemples. Rôle. Contrainte. Silence. Rien à se dire. Ils nous ont séparés. »

Au chevet de son mari inconscient, une femme tient son journal « pour ne rien oublier. » Mais tandis que sa vie bascule, qu’un couple se délite dans la souffrance et la mort, elle découvre que « le travail patient et solitaire qu’il faut pour dompter le langage est devenu bien plus fort que la réalité même qu’elle essayait de fixer. » 

Séparée à jamais de son compagnon, obligée de devenir une autre, le jeu exigeant de l’écriture, jusqu’ici talent caché, l’aide à se reconstruire une nouvelle identité.

Le troisième recueil de Michelle BERGER raconte comment il ne suffit pas d’avoir fait des études littéraires pour se mettre à écrire. Les femmes de sa génération avaient surtout été élevées pour être de bonnes épouses et des mères de famille, ce qui supposait de faire passer les autres avant ses désirs les plus profonds. C’est dans la douleur de l’absence de l’Autre qu’elle s’est retrouvée, et alors, ce qu’elle avait appris à l’université l’a aidée à transcender le réel, en quelque sorte à le recréer dans un langage à elle.

 

Comment acheter les livres de Michelle:

contacter directement: 

Madame Michelle BERGER 6 Place de la halle.  38260 La Côte St André  

Michelle.berger38260@gmail.com 

 

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